L'ENVOL
DE TIRELOU
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C'est une magnifique journée
d'automne. Des couleurs de cartes postales s'exposent au grand jour. En
quelques battements d'ailes, je me retrouve là-haut, au-dessus des arbres,
contemplant les lacs, les vallées, les montagnes. Quel agréable vol! J'ouvre
grand mes poumons qui se remplissent d'air pur. Les doux rayons du soleil, nés
de l'été indien, réchauffent mes plumes. Je chante le bonheur!
Je sais voler depuis cinq
mois déjà. C'est papa et maman qui me l'ont enseigné. Ma famille est mon plus
grand trésor. Il m'arrive fréquemment de leur rendre visite car je les aime
énormément. Lorsque j'arrive chez-eux, dans leur beau petit nid douillet, tissé
de brins d'herbe et de petites branches de qualité supérieure, tapissé d'une
élégante boue grisonnante et rosée, construit dans le plus grand chêne de la
forêt des pralines, ça leur fait plaisir et ils m'accueillent avec joie.
Peut-être aimeraient-ils se joindre à moi pour profiter du beau temps avant la
première neige?
Me voilà de l'autre côté de
la vallée. J'arrive à la maison.
- Ah! comme je suis heureux de te revoir
Tirelou, s'exclame papa.
Quant à maman, elle me regarde, tout en nettoyant son beau plumage bleu-gris et me sourit. Puis, elle me couvre de ses ailes avec tendresse. M'examinant du bout des ailes jusqu'au bec, elle me dit:
- Tu as bonne mine mon petit oiseau bleu !

- Oui maman, je fais tout pour être en bonne
santé, lui répondis-je. Quand je ne travaille pas à chercher ma nourriture, je
joue avec des copains, je pratique des sauts en haute voltige et je respire le
grand air. Et comment vont mes frères et sœurs ?
- Nous
les attendons d'un moment à l'autre, dit papa.
- Les voilà qui arrivent,
dit maman ; tes deux frères, Magie et Pastel, et tes deux sœurs, Mystrelle et
Brimbelle.
Ah ! Que c'est bon de se
retrouver chez soi parmi les siens et d'échanger des accolades d'amour et des
bisous ! Nous sommes toujours heureux de nous retrouver ensemble. Vive la
famille !
- Pourquoi ne ferions-nous
pas une randonnée dans le ciel, nous propose papa. Nous pourrions faire des
compétitions de vol.
- C'est
une très bonne idée, répond maman.
Sitôt dit, sitôt fait. Les
ailes grandes ouvertes, nous nous laissons glisser sur les courants d'air
chaud. Nous nous jetons des regards, nous nous sourions, nous sommes complices.
En planant, nous parvenons à nous élever encore plus haut, si haut. Qui ira le
plus haut ? demande papa.
- Eh ! constate Magie,
regardez ceux qui s'en viennent dans notre direction.
- Ce sont des canards
sauvages, nous raconte papa. Ils s'en retournent vers le sud avant l'hiver.
- Et nous, nous restons ici
? demande Mystrelle.
- Oui, répond papa. Nous ne
migrons pas. Approchons-nous d'eux pour leur souhaiter bon voyage.
- Comme ils sont beaux ! s'exclame
Brimbelle. On dirait des anges, enchaîne Pastel, avec les couleurs variées de
leur magnifique plumage.
Et tout à coup, paf ! paf !
paf ! paf ! paf !
Oh ! mais que m'arrive-t-il?
Je ne parviens plus à contrôler les mouvements de mon aile droite. J'ai beau
essayer de cambrer mes ailes ou de me débattre, ça ne donne rien. Aïe ! je dois
me résigner à descendre vers la terre. Maman, au secours ! J'ai peur. Je
n'arrive plus à contrôler mon vol. Je pique du nez. Ça y est, non…, j'y suis,
face contre terre parmi les broussailles. Le choc de mon atterrissage forcé fut
brutal.
J'ai la
tête qui tourne et l'estomac à l'envers. J'entends des cris au loin. Mais que
se passe-t-il ? Je regarde dans le ciel et j'aperçois difficilement ma famille
s'enfuir à toute vitesse. Ils ne m'ont sûrement pas vu tomber, parce qu'ils ne
me laisseraient pas seul ainsi. J'essaie, sans succès, de reprendre mon envol.
Des cris, Ah non ! des…, vient me secourir maman! Ils se rapprochent de moi.
J'essaie de sautiller pour me sauver. Mon aile droite me fait si mal, je n'y
arrive pas. Je les entends de plus en plus fort.
S'approchant
de moi, d'une odeur infâme, à travers les broussailles, une immense gueule
baveuse me renifle. Je suis perdu. Il referme ses dents sur moi, puis me transporte
à travers les broussailles. L'herbe me fouette le visage. J'ai mal au cœur.
Heureusement les canines de ce pansu ne me traversent pas la peau. J'ai peur
maman. Au secours ! Où es-tu ? Revenez ! Ne me laissez pas seul.
Tout à
coup l'animal s'arrête. Il me laisse tomber froidement par terre comme une
grosse brute. Je me tourne la tête et vois les corps morts de ces si beaux
canards sauvages. J'angoisse et je constate que mon heure est sonnée. Du sang
frais coule encore sur leur beau plumage. Ça me lève le cœur. Pauvres petits
anges! La meute de chiens nous entoure et aboit. J'ai les oreilles qui me
chauffent.
- Taisez-vous, ordonne la
grosse voix d'un chasseur. De sa grosse main, il empoigne quatre canards.
- Et
qu'est-ce qu'on fait du geai bleu ? demande l'autre chasseur.
- Laissons-le là, répondit
le grand flandrin. La nature décidera de son sort.

Les
chasseurs, suivis des chiens méchants, s'éloignent lentement à travers les
champs.
J'ai
froid et j'ai faim. Ça fait bien 4 heures que je suis ici sans bouger. Mon aile
me fait si mal. Que sont devenus papa, maman, Magie et Pastel, Mystrelle et
Brimbelle ? Est-ce qu'ils me cherchent ? Peut-être m'ont-ils laissé tomber ?
Non, c'est impossible, ils m'aiment tellement ! On ne peut pas oublier un
membre de sa famille comme ça. Mais où sont rendus ceux que j'aime tant ?
Vais-je les revoir un jour ?
Bon, je
dois manger si je ne veux pas mourir. Il faut que j'essaie de marcher un peu
pour me trouver de la nourriture. Cette forêt m'effraie tout à coup. Marcher
avec une aile brisée pour le reste de ma vie, c'est difficile à accepter.
Pourrais-je goûter à nouveau un jour la joie de voler ? Je veux continuer de
sentir le vent caresser mes plumes de nouveau. Je veux poursuivre de respirer à
pleins poumons l'air pur du vent frais. Je suis fort et courageux. Je peux m'en
sortir. Oui, je vais persévérer et contempler les montagnes et les lacs, et
m'amuser avec ma famille. Oui, je suis convaincu, je vais les retrouver. Allez
mon grand, tu n'es pas seul. Le grand Maître de la vie est là. Aide-moi mon
Dieu !
Dans un
élan de désespoir, je profite du vent qui souffle fort, faisant virevolter les
feuilles rouges et jaunes autour de moi,
mais en vain. Ces feuilles toutes rouges, on dirait la terre qui saigne.
Je me sens lamentable. Et ces grands arbres, tout secs, comme ils ont l'air
misérable eux aussi ; et ces rivières polluées qui nous irritent le gosier et
nous font chanter des fausses notes. Je ne suis pas seul à souffrir de
l'ignorance et de l'indifférence des humains. Un peu comme un miroir, cette
nature mélancolique me renvoie ma tristesse.

Comme
j'ai froid tout à coup ! Mon aile brisée ne peut plus se replier pour abriter
ma poitrine. Je ne peux plus me protéger du froid. Mon sang se glace. J'ai le
goût de pleurer. Je perds courage. Au regard du ciel gris, mon cœur est gonflé
de sanglots. Papa, maman, que va-t-il m'arriver?
Mon Dieu,
non, mais qu'est-ce qui traverse la forêt ? Quel est donc ce gros museau qui
renifle tout sur son passage ? Est-ce ce qu'on appelle un renard ? On nous a
fait connaître les différents animaux à l'école du Gaie bleu pour nous mettre
en garde. Si je lui tombe sous la patte, je suis perdu ; mais au moins je
calmerai sa faim, et lui, ne sera pas triste. Le voilà qui s'en vient par ici.
Je n'ai pas le temps de me sauver. Protège-moi mon Dieu! C'est terminé cette
fois. Je vais mourir. Papa, maman, Magie et Pastel, Mystrelle et Brimbelle, je
vous aime !
Tout à
coup, comme par magie, un gros coup de vent secoue les feuilles des arbres qui
tombent sur moi et me cache. Je ne bougerai pas tant et aussi longtemps que cet
animal demeurera dans les environs. Je suis grand, fort, capable. Je vais m'en
sortir. J'ai un regain d'énergie, peut-être l'énergie du désespoir !
Vers la
tombée de la nuit, la bête se décide à partir. À moitié mort, je commence à
marcher, le ventre creux, sain et sauf, jusqu'à un amoncellement de roche où,
je me réfugie pour la nuit. Je m'endors.
À l'aube
du jour, glacé, je m'éveille. Je suis déboussolé. Si je survis, ce sera mon
premier hiver. Mon plumage n'est pas encore prêt, mais ce qui me cause le plus
de souci, ce n'est pas la température ni la crainte des animaux, c'est l'idée
de passer Noël seul, loin de ma famille. C'est dur à accepter. Ils me manquent
tellement. La solitude m'enveloppe de son manteau d'hiver. Une boule de feu
brûle dans mon cœur et le consume. J'angoisse et j'ai peur.
Depuis
plusieurs jours que je marche et je ne parviens pas à retrouver les miens. Je
tourne en rond et j'ai l'impression que mon malheur s'éternise.
Soudain,
une vision inattendue. Est-ce un mirage ou la réalité ? Au loin, de la fumée
sort d'une cheminée. Un signe de vie inespérée, enfin, une maison. Peut-être y
trouverais-je de la nourriture ? Miracle ! des miettes de pain sur la neige. Je
m'en approche. Seigneur ! Merci ! Comme c'est bon manger !

Subitement,
dans l'obscurité, une lumière s'allume dans la maison, au deuxième étage. Puis
une autre et une autre. M'ont-ils aperçu ? Devrais-je m'enfuir de nouveau ? Et
enfin, celle du salon. J'avais oublié. On y est déjà! C'est Noël, mon premier
Noël.
Au milieu
du salon, un sapin orné de boules, de lumières et de glaçons, comme les étoiles
qui brillent au-dessus de notre nid chaud, où j'étais si heureux. Maman, papa,
je me sens si seul sans vous, comme tous les orphelins de la terre survivant
aux folles tueries des hommes. Je
comprends ce qu'ils vivent maintenant. Je vous aime !
Les petits enfants, à moitié endormis, assis confortablement sur les genoux de leurs parents, reçoivent des friandises, des oranges, des cadeaux. Père-Noël, si tu rencontres mes parents, dit-leur où je suis. Ce serait mon plus beau cadeau. Père-Noël, veux-tu m'apporter avec toi au ciel ?
Je me
sens désespérément abandonné, une grosse larme glisse sur ma joue, mais je ne
suis plus seul maintenant. Je suis de nouveau dans une famille. J'espère qu'ils
m'adopteront. Dois-je dire adieu à ma vraie famille ?

Parce que la mort n'a pas voulu de moi, j'adopterai ce nouveau
coin de pays. Je survivrai près de cette famille qui me rappelle de doux
souvenirs. Leur bonheur sera ma consolation. Mes blessures cicatriseront avec
le temps et l'amour de ces enfants. Et qui sait, peut-être qu'un jour, la vie
me donnera la chance de reconstruire mon propre nid familial, ici, sur cet arpent
d'érable argenté, avec une jolie déesse bleutée!
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