L’enfant intérieur

 

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Analyse du texte scénique Monsieur Bovary de Robert Lalonde

 

 

Introduction

 

Robert Lalonde, un grand génie, tout comme Flaubert! D'un point de vue plus humble, disons que Lalonde, unissant ses talents d'écrivain à son expérience de comédien, réussit un bon coup, sinon de maître, disons subtilement de génie, en transposant sur scène l'univers de Gustave Flaubert. Démontrant l'adversité de l'être dans la noirceur du théâtre, il fait découvrir une profondeur de l'âme intéressante.

 

Dans un rêve angoissant, Gustave Flaubert, personnage anticonformiste, croyant qu'il va mourir, voit s'assembler autour de lui un ramassis de personnages où se côtoient quelques-uns de ses contemporains et plusieurs des personnages issus de son imagination, tel Emma Bovary, sortant directement des armoires et de son génie. Les principaux personnages sont: Maupassant, le fils en littérature de Flaubert, George Sand, une bonne et sage amie, Louise Colet, qui fut la femme de Flaubert durant un moment, compagne peut-être envahissante, mais une bonne confidente à la fois, Emma Bovary l'héroïne du roman Madame Bovary, la femme idéalisée et Bouvard et Pécuchet, les représentants par excellence d'une autorité absurde et détestable.

 

Gustave Flaubert ne met pas ses gants blancs pour dire crûment ce qu'il pense. En fait, il gueule son mal de vivre, son grand fleuve d'émotions débordantes. Gilles Renaud nous rend très bien ce personnage dans une brillante mise en scène colorée et vibrante de Lorraine Pintal. Pour ceux qui aime lire entre les lignes et en découvrir les mystères, voici de quoi réjouir l'intellect d'un public avertis.

 

La beauté des mots de Robert Lalonde dans la bouche de Gilles Renaud et de Marie Tifo, d'une complicité visible, expose une belle performance qui se déroule à travers un ingénieux dispositif scénique séduisant les sens du spectateur, accompagné d'une musique enveloppante, enrichit de thèmes sur la condition humaine, l'art et l'écriture, ne pouvant laisser l'auditeur indifférent.

 

L’écriture dramatique du texte de Monsieur Bovary, se déroule à travers une forme de procès mettant en scène la démesure et la férocité de Flaubert en son âme, aux prises avec ses personnages les plus marquants. Il voit ses proches défiler et lui faire un procès sur la façon dont il a mené sa vie; une suite d'éloges et de remontrances. Monsieur Bovary est cet artiste qui cherche à provoquer pour faire passer son message et dénoncer les injustices et les platitudes de la vie. Le verbe enflammé de cet artiste attise au fond, le feu sacré en chacun de nous.  Ce sont des gens comme lui qui font évoluer notre planète, notre milieu de vie artistique, car les plus belles œuvres sont issues de notre nature profonde.

 

Dans son œuvre, Robert Lalonde nous fait évoluer de la fiction à la réalité, réinventant un Flaubert aussi grossier que le vrai, qui gueule haut et fort, nous entraînant dans une sorte de fantaisie mystique, alors qu'au seuil de la mort, il danse avec tout son petit monde imaginaire et réel avant de plonger dans le grand néant, le grand inconnu. Nous explorerons ce néant dans cet exposé.

 

 

1.1         Courants esthétiques de la représentation théâtrale:

 

Pour plusieurs raisons, nous pouvons dire que la pièce de théâtre Monsieur Bovary s'inscrit dans une représentation esthétique se rattachant au symbolisme, qui eu son apogée de 1885 à 1920. L'antre du symbolisme repose sur la conspiration du cœur et de l'inconscient à la fois. Son but est de lancer, de proposer des idées sur scène où la parole et les objets scéniques ont un sens cachés et font travailler notre matière grise. À travers Monsieur Bovary nous pouvons discerner cette poésie expliquant les mystères de la vie, ce côté mystérieux de l'existence, par exemple la mort. Pour mieux nous faire entrer dans son monde, et dans le monde de Flaubert, Lalonde nous accorde un bon choix musical qui nous fait valser dans une prose d'idée et une transe, où les suggestions évoquées sur scène attisent notre inconscient. Cette musicalité qui, à juste titre, est typique du symbolisme, s'enchaîne au psychisme humain pour en délecter ses archétypes et les faire arriver à la conscience.

On discerne clairement à travers Monsieur Bovary, ce mouvement de refus de correspondre à un conformisme bourgeois qui éteint la personnalité et la créativité de l'être humain. Toutefois, en contre-partie, ce que propose Flaubert est une idéologie utopique, difficilement réalisable.

Un autre fait intéressant est la disparition de l'acteur sur scène. On fait disparaître en le reconduisant à son "gueuloir", comme observateur et participant, autre critère nous faisant entrer dans l'univers du symbolisme. On assiste à une forme de déréalisation de l'acteur. Ce type de théâtre propose toujours une interprétation de la réalité; il ne nous présente que rarement la réalité comme tel. C'est ce type de jeux symboliques qu'on tente de démontrer, à travers le modèle de Bouvard et Pécuchet, émissaire de l'absurdité et de l'égocentrisme de l'idéal bourgeois.

Le théâtre symbolique est un art qui se laisse découvrir. À l'opposé du réalisme, on ne démontre pas une réalité immuable. Dans la plupart des romans de Flaubert, on retrouve cette forme de mise à mort du réalisme et du romantisme dont ce dernier s'était inspiré plus jeune. Robert Lalonde connaît sans doute très bien le fantôme de Flaubert pour oser s'aventurer dans une synergie de personnages semblable, tous aussi différents les uns des autres, mais se rejoignant dans une même réalité.

La tension créatrice qu'on ressent bien dans la pièce se veut une caricature entre le monde ancien et le monde nouveau. Esthétiquement parlant, la vérité sort de la bouche des personnages dans toute leur démonstration de la beauté et de la monstruosité, dans une recherche plutôt individuel, ce qui nous sépare en quelque sorte du romantisme où l'on veut transformer la mentalité sociale; ici on veut transformer l'individu d'abord. C'est une nouvelle philosophie où l'inconscient de l'individu déracine les horreurs cachées, refoulées au fond de l'être. Le mensonge social monte à la surface.

Cette antithèse du climat social qui régnait en 1886, rejoignit surtout des jeunes de 20 à 25 ans, ces "portraits-mirroirs" d'une société coupée de sa conscience morale, où tous les moyens étaient bons pour aider le petit bourgeois à sauvegarder honneur, dans la pensée de Flaubert, son horreur. Pour celui-ci, l'honneur était son "geuloir". Comme dans toute société qui traverse l'histoire, les jeunes sont plus ouverts au plaisir de réinventer la vie et à déranger les grands messieurs. La Bovary, archétype de la déesse intérieure de Flaubert, n'aurait-elle pas voulu créer justement un mouvement de "révolution tranquille", comme nous l'avons connu dans les années 1960-1970? Cette jeunesse lasse du matérialisme ne voulait-elle pas se tourner vers une nouvelle perspective en 1986, c'est-à-dire s'ouvrir à l'idée fondamentale que notre monde est en correspondance  avec le monde spirituel; qu'il existe deux mondes parallèles.

L'atmosphère de cette fin de siècle était décadente comme nous pouvons le voir à travers des personnages comme Salammbô ou Emma Bovary, ou à travers les bouffonneries de Bouvard et Pécuchet. Cette idée de déchéance à travers le langage de la pièce sort bien de la bouche des personnages, voir même crûment de celle de Faubert. Aussi, derrière ce mot "décadence", se cache une forme d'impuissance et de résignation, celle du peuple, vivant sous les jupons du clergé. À travers le jeu des personnages de Lalonde, nous pouvons distinguer certains thèmes reliés à la décadence: mal-être, mélancolie, snobisme, raffinement, provocation, une soif d'absolue, les fausses idoles ou faux-héros. Flaubert se veut pertinemment l'anti-héros de la pièce de Lalonde.

Le symbolisme de Monsieur Bovary nous ramène à une nouvelle sensibilité. On dirige les spectateurs à vivre une sorte de frisson intérieur, une découverte mystérieuse de l'inconnu, qui laisse froid dans le dos. Car Flaubert, ce charmant séducteur, ne nous entraîne pas dans les idées les plus chastes en ville. Dans son délire, il nous livre la marchandise de nombreuses images nouvelles susceptibles de stimuler et d'enflammer tous les imaginaires, même les plus amorphes. Il veut produire une impression et non une identification. L'individu doit découvrir sa propre voie.

D'autre part, prenons conscience que dans Monsieur Bovary, les personnages évoluent dans un lieu précis, et tout à coup, "oups", nous voilà partis dans un autre monde imaginaire, ou le temps et l'espace sont flous. Pensons à l'apparition de Maupassant, au jeu de la marionnette et aux apparitions subites des personnages provenant du fond de la scène. On se sert de rêverie, de mythe, d'irréalité pour nous faire comprendre une réalité. Bien sûre, cela demande un effort intellectuel de la part du spectateur pour décoder le langage des mots et des actes.

Tant qu'au décor, dans un espace dépouillé d'artifice, on y utilise de nombreux objets d'allure symboliques, tel le "gueuloir" de Flaubert et son manuscrit, pour nous faire vivre une réalité sous-jacente, un monde qui nous échappe, non-perceptible à nos sens.

À la suite du symbolisme, se développe un autre courant esthétique, celui du surréalisme, qui s'attarde à faire ressortir un dessein humain, non par le contrôle des idées et de la raison, mais par le développement de l'intuition et de la prise de conscience du moi, de l'inconscient. S'inscrivant dans le même mouvement de révolte et de revendication que le symbolisme, les traces du surréalisme sont bien présentes dans Monsieur Bovary, tant au niveau des moyens d'expression non conformes que du jeu imprévisible des acteurs.

L'aspect ludique y est aussi très présent, car l'humour restera toujours le meilleur moyen pour faire accepter notre message, pour rendre le public plus conscient de ce qu'il vit, et du milieu dans lequel il vit. L'humour favorise la libération de l'angoisse.

Monsieur Bovary est une histoire plus ou moins vraisemblable, baser sur le rêve, l'amour, l'humour, le hasard, la beauté, la sexualité, la quête du sens, du désir, de l'identité. C'est une œuvre bien symbolique et surréaliste, où chaque objet a son sens, s'amarrant dans un style imagé, dans un volcan de mots et d'images non conventionnel et pas toujours politiquement correct, ayant pour but de provoquer le spectateur pour le faire réagir et réfléchir, entre autre sur la réalité des "bien-passants" et du petit bourgeois.

À la suite du surréalisme, s'improvise le théâtre total, celui qui est guidé par la déraison. 5 mots ou expressions résument bien cette esthétique théâtrale: radical, intégral, brutalité, mal de vivre, brûlure littéraire.

Madame Bovary, c'est moi dit Flaubert, c'est moi se dit sans doute Robert Lalonde. C'est la représentation surréaliste d'une nouvelle figure abolissant celle du philosophe à la fois moraliste, historien, sociologue, économiste et psychologue. Dorénavant, le domaine du roman sera celui du roman lui-même, c'est-à-dire l'histoire qu'il raconte et rien d'autre. Voilà bien une autre démonstration du vide et de l'irréalité qui remet en place l'idéalisme populaire de cette époque.

 

 

1.2. Les valeurs et les idéologies du texte dramatique?

 

L'amour, la liberté, le sexiste, le féminisme, l'idéologie bourgeoise, le libéralisme et le conservatisme, voilà un bon nombre de valeurs qui charpente l'œuvre de Lalonde versus celle de Madame Bovary de Flaubert.

 

L'âme de Monsieur Bovary est celle d'un homme désabusé et fatigué de la férocité de la vie. Dans son état de survie, il gueule et dévoile au public son écœurement, accusé d'avoir écrit un livre, Madame Bovary, et outragé la morale publique et la religion en voulant démontrer les côtés plus sombres de l'existence. De la première ligne jusqu'à la dernière, il y a une pensée morale, loin d'être dénaturée et vide de sens, une pensée, qui même si elle contrevient à la morale religieuse, peut se traduire en ces mots : l'excitation à la vertu par le vice, c'est-à-dire, passer par la noirceur pour trouver la lumière. C'était loin d'être stupide et déraisonnable. Mais on a pas compris le sens de son message.

 

Le procès qui entoure la sortie de Madame Bovary, cette histoire d'une femme adultère qui meurt, se suicide, sans regretter ses fautes, a valu à son auteur d'être sali sur la place publique pour son immoralité, mais lui a assuré du même coup de se faire connaître de siècle en siècle. Offensant la morale religieuse, il est surtout critiqué pour sa froideur d'écriture. Madame Bovary est un roman écrit par l'enfant délinquant d'une société corrompue auquel Lalonde semble se plaire à s'identifier, regardant son personnage s'engouffrer, mais ne pouvant lui tendre la main pour le sauver. Nous pouvons penser que Flaubert a rempli son devoir de conscience envers le peuple Français. En écrivant cette histoire, il a rendu service à l'humanité.

 

Enfermé, mais libre dans sa solitude, Monsieur Bovary a l'air de celui qui résume les débats sociaux en se frayant une voie nouvelle, sans autre excitation que celle de l'amour du Beau et de la Justice. Mais, l'âme embrouillée, il n'y trouve point son compte, car il porte en lui la mélancolie et le dégoût de la vie. Il a la moisissure à l'âme.

 

Pour exprimer son angoisse et se soulager, il crée des personnages à l'image de la réalité ambiante où tout est corrompu, devenu laideur et tristesse. L'acteur, Gilles Renaud, incarne visiblement bien ce personnage faisant preuve d'une grande force d'esprit et de caractère, d'une certaine bonté, capable d'exprimer, tout de même, des sentiments de générosité à l'égard de son entourage. D'une individualité prononcée, l'ensemble de ses actions se déroule sur la recherche du fatalisme; une histoire qui ne pouvait en être autrement, dira-t-il à quelques reprises.

 

La Bovary fait ressortir le mystère du libre arbitre habitant l'être humain. Elle était libre de choisir entre mourir d'ennui ou de remords. Ou encore, le choix de vivre sa réalité de femme "fatale". Le reflet de cette histoire nous ramène à la thèse que nous ne pouvons fuir notre destin. Monsieur Bovary peint avec hardiesse le portrait de la platitude de la vie bourgeoise, qui à ses yeux, présente une vie plutôt médiocre, où se côtoient faiblesse et vulgarité, faisant des citoyens soumis et peu vivants.

 

Monsieur Bovary, présente également plusieurs autres réflexions sur la vie, tels, le bonheur, lors d'un entretien avec Maupassant, la jalousie entre Emma Bovary et Louise Colet, l'absurdité de la vie et l'attachement au matérialisme avec Bouvard et Pécuchet. De coup de gueule en coup de cœur, alors que la vie le lâche, il tente, avant qu'il ne soit trop tard, de trouver un sens à la vie, à sa vie, un sens à la mort, mais surtout un sens à l'insaisissable de l'acte d'écrire.

 

Madame Bovary n'a jamais eu besoin d'être une personne bonne, correcte et jolie, car Flaubert n'entendait pas à plaire, préférant plutôt choquer et remuer ses contemporains. C'est en ce sens que Robert Lalonde a voulu poser la question du désir "d'être à la fois dénonciateur et adulé" qui anime tant d'artistes et de créateurs modernes. En mettant sur scène un concepteur qui dit haut et fort ce qu'il pense, quitte à subir les foudres sociales, il communique au monde actuel que la beauté de l'art réside dans la souffrance de l'artiste, dans son angoisse de vivre. C'est donc une belle réflexion sur le destin de l'homme et le sens de sa vie.

 

2.1. Séquence significative où entre en jeu un ensemble signifiant

       composé de signes reliés à l'espace, à un objet scénique et à un

       ou des personnages (Séquence choisi: Septième tableau,

       débutant à la page 64; entretient entre Flaubert et son Bouilhet

       de légume):

 

Dans sa pièce Monsieur Bovary, Lalonde va introduire une forme de Commedia Del Arte, c'est-à-dire une caricature sociale, voir celle de la société contemporaine. Cette forme de critique est un coup de massue donné à la société  pour dénoncer "l'hénaurmité" du vide social actuel, au point que plusieurs ne trouvent pas de point d'ancrage pour se rattacher et se suicident, tel Emma Bovary. Toute sa vie, Flaubert essai de trouver un bonheur qui lui a échappé. Victime de l'ostracisme Français, à l'encontre de son propre pouvoir, il cri sa révolte contre la société sclérosée dans laquelle il vit, celle d'un homme qui n'a pas été reconnu. Ce n'est sans doute pas inconsciemment que Lalonde laisse transparaître un personnage fasciné par le sang, par la souffrance et la mort, en remémorant le personnage Salammbô, déterré de l'un de ses romans à la "Benhur" qui l'a rendu célèbre "Salammbô". Réfléchissant beaucoup sur la mort, ce dernier la craint et veux en faire son amie. La mort présente dans tout le déroulement de la pièce, ne présente évidemment pas des personnages en santé, voir même plutôt des fantômes. Lorsque Flaubert relit la mort (le suicide) d'Emma Bovary, cette Louise Collet imaginaire, la faisant rejouer sur scène par son personnage, sa plume grossissant représente bien la jouissance que lui faisait vivre l'écueil de la mort. Que d'autres personnes vivent la mort pour lui, c'était sa façon de démystifier la mort et de négocier avec. 

Il la démystifie d'autant plus avec Maupassant, personnage mystique, mort jeune, à 42 ans, dans une institution psychiatrique, représentant "l'homme de l'au-delà". Aujourd'hui, on utiliserait sans doutes d'autres types de personnage pour démythifier et comprendre le mystère de la vie et de la mort, par exemple, une cartomancienne ou un médium, comme Maupassant avec Flaubert qui tentent de nous rassurer par rapport à notre propre mort. En fait, Flaubert cherchait à désacralisé la mort. D'ailleurs l'idée de chanter la mort, la vie, l'amour, à part Louise Collet et Madame Bovary qui ne la chantait pas, renforçait bien le texte de la pièce et lui donnait un ton davantage symbolique.

Flaubert et Bouilhet représente en fait, comme à différents autres niveaux de la pièce, deux échelons de langage. Bouilhet, personnage incarnant un insécurité maladive et Flaubert, l'homme sûr de lui, peut-être même un peu trop avec un petit complexe de supériorité. Tout au long de l'échange avec Bouilhet, c'est lui qui domine la conversation. Ce dernier résiste un peu en reprenant les mots de Flaubert, comme pour ridiculiser ce qu'il dit, mais fini toujours par s'écraser ou jouer la victime ou le manipulateur, peu sûre de lui même. C'est d'ailleurs ce qui l'empêchera d'être populaire, sa difficulté de s'imposer en écrivant. C'est pourquoi Flaubert sachant quoi dire pour provoquer, et n'aillant pas peur, de par sa personnalité des représailles,  et séduire lui donnait un coup de main.

Dans cette société de 1886, Bouilhet incarne bien la mentalité d'un peuple soumis à la domination d'un empire qui chérit le pouvoir. C'est pourquoi les têtes fortes comme Flaubert étaient rejetés avec vigueur  mis sur le bûcher. Le "tu me dégoûtes" de Flaubert fait justement référence à son dégoût pour l'attitude des citoyens français de la bourgeoisie. Ce paragraphe clé syntonise bien le ton et la morale de l'échange entre les deux personnages: "Bouilhet: À vingt ans, on veut emmerder le bourgeois qui a de la morale. Après, on devient perplexe. On ne sait plus. On est peut-être vraiment con. Alors on a envie de se taire et de jardiner tranquillement, de fumer un cigare assis au soleil, un chat sur les genoux. Réponse de Flaubert: Et le chat te chie sur les genoux, voilà! Le problème c'est que tu ne sais pas! Tu n'as jamais su! Et si tu n'es pas irrémédiablement imbécile…"

Un peu plus loin dans cet entretien, Bouilhet dit adieu au théâtre, tout comme Flaubert l'a déjà fait, adieu au théâtre de la vie, à la comédie de la vie; je ne joue plus dit-il, c'est terminé, on a assez rit de moi. Encore un peu plus loin, Bouilhet, réservé mais pas fou ni inconscient, compare la folie de Flaubert enfermé dans son monde intime, ainsi que la folie de la société dirigeante enfermé dans son petit monde, à la folie de Cyrano de Bergerac, mélange de romantisme et de symbolisme à la fois. Au fond, Bouilhet reprochait à Flaubert de commettre à sa façon les mêmes erreurs que la classe bourgeoise. Voici un autre passage du livre Monsieur Bovary à l'appui: "Pauvre fou, oui, bien sur! Christian grimpe au balcon mais c'est Cyrano qui parle. C'est Cyrano qui aime vraiment. C'est Cyrano qui bande. C'est Cyrano qui a du talent. C'est notre histoire, Gustave, et puis voilà tout!".

 

L'imposante personnalité de Flaubert présente un homme qui gueule fort, bouillant, le verbe haut et juteux, qui a le patois inventif et ne s'en prive pas, mais toutefois, tel un chien qui jappe fort mais ne mort pas. C'est en ce sens que l'idée du "gueuloir" est géniale. Cet objet scénique représente bien Flaubert, qui avait dans ses croyances que, plus les termes, les messages ou les enseignements qu'on veut passer sont projetés avec force, plus ils prennent sens et s'introduisent rapidement dans la pensée des gens. Gueuler haut et fort ! dans le langage que présente Lalonde. Le geuloir est un bel intermédiaire pour nous faire comprendre l'évocation onirique du rêve de Flaubert: "mourir au théâtre". Il n'y avait pas de meilleur personnage au fond, que Monsieur Bovary, criant sa révolte haut et fort ! pour représenter Flaubert, car Monsieur Bovary personnage inventé et quasi inexistant dans l'histoire Flaubertienne, est comme une coquille vide de sens qui arrive de nul part, craignant le néant.

 

Monsieur Bovary est une parade de mots expressionnistes, imprégnée  de logique, une œuvre davantage littéraire que théâtrale, se perdant peu à peu à vouloir cerner les multiples facettes de l'artiste. Homme de contradictions qu'il fut, Flaubert utilise la grossièreté se laissant emporter dans un langage direct épris de vérité. Les bouffonneries grotesques et souvent insignifiantes de Bouvard et Pécuchet,, et le lyrisme enfiévré d'Emma Bovary, très bien interprété par Marie Tifo, ne manquent pas d'exciter les sens et l'imagination du spectateur.

 

De plus, la forme géométrique du décor, le plancher en bois rosé avec une pente prononcée crée une illusion de profondeur dans un climat de mysticisme. Mêlé à cela, la silhouette des costumes servira un beau mélange de personnalité réelle et fantomatique à la fois. Inspiré du théâtre mécanique, avec un planché qui s'ouvre, des trappes, un tréteau roulant et des sortes d'escaliers-levis, le spectateur est plongé dans un frisson de surprises agréables à l'œil.

 

 

2.2. Appréciation du jeu scénique d'un (ou de comédiens) en mettant

       en valeur une fonction prédominante:

 

Les scènes jouées par les personnages Bouvard et Pécuchet, représentant le Ministère publique et donc la société bourgeoise et cléricale française, salivant la condamnation de Flaubert pour avoir outragé la morale religieuse et sociale de son temps,  mèneront ce dernier au jugement dernier de sa propre vie. Quelques autres jeux scéniques de leur part, représenteront de courts moments de la vie de Flaubert accentuant l'image sinistre de "l'Homme" avec un grand H, le maître. La fonction ludique prédominante de Bouvard et Pécuchet allège le jeu dramatique de la pièce de Robert Lalonde, Monsieur Bovary. Oserions-nous dire, une chance qu'ils étaient là!

Bouvard et Pécuchet dans leur délire, avec leur truffe humoristique, rendent plus vivante cette pièce de théâtre dans une esthétique théâtrale où les effets de scène étaient loin d'être à l'américaine. Ces deux tourtereaux représentent tout ce qui ce qui est ridicule dans la société, ainsi que l'absurdité ou le non sens de certaines situations de vie. Ils nous apprennent à ne pas nous prendre au sérieux dans nos scénarios intellectuels lorsque nous sommes monopolisés par un grand flot d'émotions. Ne serait-ce pas là un élément important du surréalisme, qui précisément nous renvoie au vide existentiel et à la difficulté qu'ont les êtres humains à tolérer le bonheur?

Bouvard et Pécuchet jouent donc le faux procès de Flaubert vis-à-vis son œuvre de Madame Bovary. Ils reprendront ce que Monsieur Bovary dit en "hénaurmité"; eux le diront avec un "beau perler" bourgeois, ridiculisant ainsi un ego social illusoire, une coquille d'œuf vide. Remarquons que ces deux abrutis ne se retrouveront jamais en présence de la Bovary. Ce choix du découpage de la pièce nous instruit sur l'écart qui précisément séparait deux mondes au temps de cette dynastie française, les pauvres et les marginaux versus les bourgeois et les orthodoxes citoyens.

Une autre scène est intéressante à observer. La scène d'Emma Bovary et de Louise Collet, qui arrivent toujours sur un tréteau roulant du fond de la scène vers l'avant, dans un axe verticale.  Lorsqu'elles arrivent à mi-chemin sur la scène,  elles recommencent à remonter vers la lumière des cieux, vers l'arrière fond de la scène, vers le royaume des morts, des fantômes, d'où elles viennent. Elles restent toujours au centre de la scène, sans doute parce que, par symbolisme, elles sont le centre du jeu et de la vie de Flaubert. Les autres personnages tourneront autour d'elles et de Flaubert. Louise Collet représente la femme réelle que Flaubert a eu et Emma symbolise la femme de son imaginaire, de sa déesse intérieure, qu'il n'a jamais eu, l'amante idéalisée, celle qu'il aurait voulu. Lorsqu'on connaît un peu la psychologie de l'inconscient, on voit bien la référence à l'archétype fondamentale de la déesse intérieur idéalisée chez l'homme et du "prince-(ch)a(r)mant" intérieur idéalisé chez la femme.

Cette Commedia Del Arte, représentation d'un monde sauvage dans sa nature la plus secrète et la plus profonde, dans un mélange d'ombre et de lumière, suscite réellement une interrogation sur le sens réel de notre existence qui nous force à croire que la vie est peut-être réellement un jeu,  et que celui qui sait tirer les bonnes ficelles, les siennes, saura bien manipuler sa propre marionnette, sa propre vie, et ne se laissera pas manipuler par ceux qui l'entourent.

 

Conclusion

 

La scène la plus réussis, et peut-être la plus symbolique de la vie de Flaubert, est à mon avis celle ou ce dernier lit le récit de la mort de la Bovary, jouée avec une expression enivrante et généreuse de Marie Tifo, sous le sceau de l'érotisme, dans cet éblouissant décor rouge sang, caractérisant la violence sanglante qui habitait Flaubert, pour qui le théâtre et l'écriture sont fait pour provoquer, pour soulever l'indignation, non ? dit-il!

Monstrueusement (Hénaurmément) humain, cherchant à  unir banalité (non-sens) et lyrisme, tel est le chapeau d'un Monsieur Bovary (Gustave Flaubert et Robert Lalonde) saluant les femmes de son plus bel amour et de sa sensualité, saluant ses contemporains de ses coups de cœur et de ses coups de gueule! C'est le portrait éclaté d'un homme se prenant quasiment pour Dieu. Il ne veut pas être une marionnette, mais au fond de lui-même, a-t-il le choix de répondre à son appel à dénoncer l'injustice et promouvoir la liberté? N'a-t-il pas réussis à le faire en devenant omniprésent par ses œuvres, même si elle ont tété contestées? Mais s'il n'est pas une marionnette pour son gouvernement, ne serait-il pas une marionnette de Dieu, de cet absolu qu'il cherche au fond de lui-même?

 

Quoi qu'il en soit, mettre en scène la parole de Flaubert, un homme engagé de plein fouet par sa voracité d'être, dans la libération d'un peuple étouffé, c'est entrer dans un monde où la vérité des mots l'emporte sur le plaisir et la politesse. Comme il le relatait en ses mots, porter une parole, c'est être criblé de flèches. C'est aussi à cela qu'a pris le risque de s'exposer Lalonde.

 

Artiste s'assumant sans inhibition, dans ses paroles et dans les masques qu'il doit porter, le choix de Gilles Renaud pour incarner Monsieur Bovary est juste et soucieux. Cette pièce nous introduit bien à une meilleure compréhension du texte dramatique. La plupart des notes de la gamme y sont présentes: l'identification de l'auteur à un personnage, et donc la présence d'une catharsis bien identifier, conflits d'intérêt avec la société ambiante, le voyeurisme du spectateur qui entre dans l'intimité du personnage, une partie plus sentimentale où le personnage central vie son affectivité, ainsi qu'un dénouement bien accompli, dans ce cas ci, avec la mort de Flaubert comme résultat et achèvement d'une vie "raté".

 

Le mépris et l'intransigeance de Flaubert pour une société qui câline une notoriété erronée, ses exagérations faisant surgir de ses créatures le grotesque et le sublime à la fois, confronte le vide existentiel de notre société actuelle, où plusieurs personnes préfèrent s'éteindre petit à petit plutôt que de jouir, parce qu'ils ne savent pas qui ils sont: "Flaubert: Emma… Tu le sais, toi, que je ne veux plus beaucoup vivre, que je voudrais continuellement dormie… Emma: Je le sais, puisque je suis toi, et que je n'en peux plus, moi non plus, ou plutôt c'est toi qui es moi, qui as toujours été moi. La Bovary - comme on dit La Pompadour, La Sansévérina ou La Mégère apprivoisé - la Bovary, c'est toi. Flaubert: Et pourtant, tu seras délivré par ma mort! Ah si je pouvais emporter dans ma tombe la bêtise des hommes!".

 

 

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